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Mauriciens: Sommes-nous racistes?

Parler de personnes en faisant référence à leur appartenance ethnique / raciale / religieuse fait-il de nous des racistes? On en vient même à trouver cette référence à la race / ethnie / religion normale. Sauf que dans de nombreux cas, cette appartenance est utilisée pour définir le rang/place des personnes dans la société.

Ne voyons nous réellement que cela? La race, la communauté, la religion… C’est effrayant.  Car, c’est terrible de définir un être humain par son appartenance ethnique/raciale/religieuse alors que l’on pourrait dire tant de choses de nos semblables: qu’ils sont beaux, gentils, forts, sympathiques, intelligents, chaleureux, courageux, etc.

Quand et comment avons-nous basculé dans le côté obscur? D’où nous vient cette fâcheuse habitude de désigner les êtres humains par leur race, ethnie et/ou religion? Le racisme sous-jacent dans les relations humaines de notre société nous vient de loin, de très loin. Nous en avons hérité. Ce sont les legs de notre histoire: la colonisation et l’esclavage.

Faisons donc une petite incursion dans la hiérarchisation des ‘races’ à Maurice. Osons bousculer le racisme structurel sur lequel s’est construite la société mauricienne. Remettons en question l’acte fondateur même de notre société, la colonisation et son corollaire l’esclavage, et assumons ses impacts réels dans nos vies.

La matrice socio-historique

E. Nicole Thornton, du Department of Political Science, Johns Hopkins University écrit que « le multiculturalisme de Maurice a été un succès relatif pour certains groupes, mais un échec pour d’autres. En outre, bien qu’il ait accru la reconnaissance, la participation civique et la réactivité du gouvernement au sein des groupes, il n’a pas réussi à faciliter la solidarité politique et la confiance généralisée entre les groupes qui sont nécessaires à la vie démocratique ».- (Race, Nativity, and Multicultural exclusion:Negotiating the inclusion of kreol in mauritian language policy -2019).

La colonialité du pouvoir, selon l’institut de recherches et d’études sur le syndicalisme et les mouvements sociaux (IRESMO), désigne un régime de pouvoir qui émerge à l’époque moderne avec la colonisation et l’avènement du capitalisme. Il ne s’achève pas avec le processus de décolonisation dans les années 50-60, mais continue d’organiser les rapports sociaux de pouvoirs actuels dans le système monde. Exactement le cas de notre île Maurice.

Le sociologue péruvien, Anibal Quijano, a mis en lumière la manière dont le capitalisme a eu besoin de la racialisation du travail pour fonctionner. Sa théorie met en lumière une imbrication entre le racisme et le capitalisme ainsi que les rapports sociaux de pouvoir à l’époque moderne. La notion de la colonialité du pouvoir permet de comprendre comment la construction de rapports de pouvoir dans la modernité occidentale s’est imposée de force au reste du monde.

Les personnes racisées n’ont pas réellement accès au statut d’être humain. Elles se trouvent animalisées dans la conception coloniale hiérarchisant les êtres humains. On assiste alors au phénomène de racisation, à savoir, un ensemble de discriminations et de persécutions reposant sur des critères raciaux. 

Dans son ouvrage « Race » et colonialité du pouvoir, Aníbal Quijano explique que; “l’idée de race est, sans aucun doute, l’instrument de domination sociale le plus efficace inventé ces 500 dernières années. Produit du tout début de la formation de l’Amérique et du capitalisme, lors du passage du xve au xvie siècle, elle a été imposée dans les siècles suivants sur toute la population de la planète, intégrée à la domination coloniale de l’Europe”.

La notion de race a ainsi fondé l’euro-centrage du pouvoir mondial capitaliste et la distribution mondiale du travail et des échanges qui en découlent. On discerne bien la trame historique qui a vu naître notre chère île Maurice plurielle. 

On ne peut pas simplement gommer les phénomènes de racisme, de capitalisme et de la colonialité. Ils sont toujours aussi tenaces, omniprésents et persuasifs, bien qu’ils évoluent avec le temps, le lieu et le contexte. C’est ce que font ressortir les travaux du Dr Olivia U. Rutazibwa, Senior Lecturer dans le domaine du développement international, portant sur la colonialité, la capitalisme et le racisme. 

L’échelle sociale mauricienne: En noir et blanc, et couleurs associées

Comme les travaux d’Olivia Rutazibwa le démontre, le racisme doit être compris comme fondamentalement structurel. C’est une hiérarchisation des peuples racialisés, par des processus de déshumanisation. Référence est faite, sur ce point, à Aimé Césaire sur le thème de la “chosification” de l’être humain. 

Le racisme est ainsi compris comme structurellement ancré dans la répartition du pouvoir et de l’organisation de la société; résultant en la mort prématurée des peuples racialisés, la soumission à des violences systématiques et des exclusions de la société. Cela, sans parler des traumatismes laissés par les phénomènes de l’esclavage des africains et l’engagisme des coolies, à eux seuls, dans la société mauricienne.

Le racisme est ancré dans une histoire concrète couvrant cinq siècles de colonialisme, d’esclavage et de montée du capitalisme. D’un point de vue occidental, le racisme anti-noir, la blancheur (ou blanchité) et la suprématie blanche (ou le white privilege) peuvent être vus comme les manifestations les plus fortes du racisme actuel, tout en étant aussi les plus désavouées”, fait remarquer Olivia Rutazibwa. 

Les tares de l’histoire

L’arrivée à Maurice des peuples venant d’Asie, pour substituer les esclaves sur les plantations dessine un nouveau paysage social, politique et économique. Elle est accompagnée par ailleurs de commerçants asiatiques qui migrent dans ce petit bout de l’empire colonial.

De la ‘psychologie coloniale’ à l’exotisme insulaire véhiculant des archétypes peu flatteurs inspirés de l’imaginaire du colonisateur, les populations venant d’Asie ont donc subi le même traitement déshumanisant par la société qui les accueillait alors. 

Mis à part les composantes de la population mauricienne venant d’Europe, toutes les autres composantes de la population mauricienne, y compris les métisses, semblaient porter une ‘tare’ dans leurs origines. De là, nous viennent les stéréotypes encore vivants aujourd’hui du ‘nasyon’, ‘malbar’, ‘lascar’ et ‘sinwa’.

Au crépuscule des 50 ans de l’indépendance de Maurice, nous oscillons entre une société où l’égalité et la méritocratie doivent prévaloir et une société pleine d’inégalités, de racisme et d’une culture élitiste. La victoire de la culture de l’égalité des chances dépend en grande partie des démarches à entreprendre par l’État et les habitants de Maurice en général”, écrit Kirtee Nekram de l’Université de Maurice dans une étude (An Assessment of the Culture of Equal Opportunities in Mauritius (Revue juridique de l’Océan Indien, Association “ Droit dans l’Océan Indien ”)” (LexOI), 2020). 

La colonialité, nous expliquent les académiciens, est comprise comme allant au-delà des événements historiques et de l’avènement du colonialisme. C’est plus une matrice de pouvoir (dont le racisme est un élément constitutif) aboutissant, permettant et soutenant un triple système de violence et de destruction.

Un ‘génocide’ comme la destruction et l’élimination de certains peuples. Cela, à travers des processus divers tels que la mort, déshumanisation, chosification, racisme, incarcération, etc. Un ‘épistémicide’, à savoir, la destruction de certains savoirs et connaissances des peuples par des processus incluant la production de connaissances coloniales linéaires, la mythologie, le silence, l’effacement et l’amnésie. 

Le dernier aspect est l’écocide, c’est à dire, la destruction des milieux de vie et des écosystèmes, à travers des processus tels que la dépossession forcée, le vol (d’accès à) des terres, la clôture, l’accaparement des terres, les industries, l’épuisement des ressources naturelles, la surexploitation, etc. 

Le coût économique du racisme

Le racisme freine le développement économique d’un pays. «Le racisme systémique est un problème mondial. C’est réel et il existe un argument moral solide pour y remédier. Cependant, un facteur souvent ignoré dans cette conversation critique est la dimension économique plus large. Parce qu’il empêche les gens de tirer le meilleur parti de leur potentiel économique, le racisme systémique entraîne des coûts économiques importants. Une société moins raciste peut être une société économiquement plus forte», souligne Joseph Losavio du World Economic Forum (WEF) dans un article publié sur le site du Fonds Monétaire International (FMI). 

Joseph Losavio explique que par exemple, l’écart de richesse entre les blancs et les noirs américains devrait coûter à l’économie américaine entre 1 milliard et 1,5 milliards de dollars en perte de consommation et d’investissement entre 2019 et 2028. Cela se traduit par une pénalité projetée du PIB de 4 à 6% en 2028.

En France, le PIB pourrait augmenter de 1,5% au cours des 20 prochaines années – un bonus économique de 3,6 milliards de dollars – en réduisant les écarts raciaux dans l’accès à l’emploi, les heures de travail et l’éducation”, affirme l’auteur. 

Un rapport de la firme McKinsey sur la diversité a révélé que les entreprises les moins performantes en matière de diversité étaient près de 30% plus susceptibles de sous-performer en termes de rentabilité. D’un autre côté, une organisation qui semble tolérer les comportements racistes crée un manque de sécurité psychologique pour ses employés. Cela conduit à un désengagement, une baisse de la productivité et une rotation du personnel plus élevée.

Si progresser vers une société plus diversifiée, inclusive et équitable profite en fin de compte à tout le monde, pourquoi cela ne se produit-il pas alors?

Kirtee Nekram
An Assessment of the Culture of Equal Opportunities in Mauritius (Revue juridique de l’Océan Indien, Association “ Droit dans l’Océan Indien ”)” (LexOI), 2020)
https://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1177/0305829819889575

Dr Olivia U. Rutazibwa:
https://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1177/0305829819889575

White privilege:
https://www.franceculture.fr/societe/le-privilege-blanc-existe-t-il
https://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/2020/09/the-economic-cost-of-racism-losavio.htm
https://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/67B208FDECB9E92E0CC5F5398B7BED46/S1742058X19000237a.pdf/race_nativity_and_multicultural_exclusion.pdf
https://hal.univ-reunion.fr/hal-02765385/document

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  • On peut tout dire tout lire tout expliquer à travers la “racialité”, mais il faut toujours se méfier des analyses intellectuelles et ne pas s’éloigner du bon sens: les ideologies racistes et les fanatismes anti racistes se retrouvent en ce qu ils imposent chacun une pensée unique.