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Raj Ramlugun : « Les décisions qui seront prises à Air Mauritius auront un coût politique »

Raj Ramlugun Ancien Manager de Air Mauritius

L’ancien manager d’Air Mauritius, Raj Ramlugun, affirme que les problèmes de la compagnie nationale d’aviation  datent d’avant la pandémie de la Covid-19. Il dénonce les ingérences répétées de ceux au pouvoir au sein d’Air Mauritius,  le recrutement de personnes incompétentes, mais aussi les hausses salariales injustifiées qui ont contribué à faire MK piquer du nez. Selon lui, les décisions qui seront prises concernant Air Mauritius auront un coût politique.

Comment Air Mauritius se retrouve-t-elle dans la situation dans laquelle elle est aujourd’hui?

Le coup fatal, c’est la pandémie de Covid-19. Mais comment Air Mauritius est devenue si vulnérable en si peu de temps et comment elle a  crashé aussi vite ? Les raisons datent d’avant la Covid-19. Dans sa première conférence de presse, l’administrateur de MK, Sattar Hajee Abdoullah, dit que la Covid-19 est le coup fatal, mais qu’il y a aussi beaucoup d’autres raisons. 

Les décisions prises par la direction d’Air Mauritius ont aggravé les choses et ont rendu la compagnie beaucoup plus vulnérable. Il le dit dans sa conférence de presse. Sous chaque CEO, il y a eu plusieurs augmentations salariales et il a remis cela en question. Mais il ne suffit pas de venir le dire et ne rien faire pour que ces personnes-là deviennent « accountable ». Si Air Mauritius est appelée à renaître de ses cendres, après la Covid-19, ou quand la situation le permettra, il ne faut pas qu’on ait la même recette, ou que ce soit business as usual. 

On a l’impression qu’Air Mauritius a toujours été la vache à lait du gouvernement en place?

On ne peut faire venir des consultants, ou des personnes compétentes, et qu’après deux ou trois ans, on entend dire qu’ils sont partis. Qu’ils ont été remplacés par d’autres, qui eux aussi vont avoir des problèmes, et donc vont eux aussi partir. A un moment donné, les personnes à l’intérieur, les techniciens et technocrates compétents, comme au sein de la fonction publique,  ils ont  « give up » ou sinon ils sont devenus des opportunistes, de sales opportunistes. Ils se sont alliés avec le pouvoir du jour, que ce soit le pouvoir à l’intérieur d’Air Mauritius, ou le pouvoir qui dirige Air Mauritius de l’extérieur. Je ne parle pas que du gouvernement. Il y a plusieurs lobbys. Par exemple, les syndicats peuvent aussi avoir un rôle d’opportuniste, très véreux, pour profiter de la faiblesse d’un CEO. Pour survivre, le CEO doit ménager le rapport de forces. Il temporise, il achète… Sattar Hajee Abdoula dit qu’il y a eu des augmentations. Il doit aller voir dans les “minutes of meetings”, les procès verbaux. Est-ce qu’il y a eu des discussions sur la rationalité des ces augmentations? Je ne crois pas que quelqu’un ait mis un couteau sous la gorge du CEO pour donner ces augmentations. C’est-à-dire, il y a un donnant-donnant. Mais, à quel prix pour la compagnie ce donnant-donnant a été fait? Et combien de fois cela a eu lieu? Et au vu et au su de qui ?  On peut aussi se demander quel est le rôle du Board dans tout ça ?

Qu’en est-il des recrutements de ces dernières années. Sont-ils justifiés?

Depuis des années la performance de la compagnie est en dents de scie. Comme je l’ai répété mille fois, avec une vraie aisance, ils vous disent quand MK  fait des profits, que c’est grâce aux stratégies implémentées et aux d’efforts consentis, entre autres.

Mais quand la compagnie est en déficit, ils mettent en avant la parité euro/dollar, la hausse du prix de pétrole, ou d’autres facteurs externes. 

Ils trouvent une parade à chaque fois. Ils ne peuvent pas, avec une telle facilité, « shifter » tous les blâmes sur l’extérieur quand la situation n’est pas bonne et faire abstraction totale des manquements chroniques qu’il y a, à l’intérieur de la boîte. Ces manquements chroniques se traduisent par des personnes qui  ne regardent que leurs propres intérêts ou ceux d’une petite clique au détriment de la boîte. Par exemple, si vous me nommez comme manager, ce n’est pas parce que j’ai de bonnes relations avec le Premier ministre ou le CEO. Il faut regarder quels sont les besoins de l’organisation avant de me recruter. 

Très souvent les personnes recrutées n’apportent rien à la compagnie. Je ne dis pas que c’est partout, cette compagnie n’aurait pas pu survivre si tous avaient été recrutés par « backing ». Comme je l’avais expliqué la dernière fois, s’il y a une mouche dans un bidon de lait, elle gâte tout le lait. Il y a toujours une minorité, c’est partout comme ça, qui pourrit la situation. Pourquoi ? Parce qu’ils sont  connectés  avec ceux au pouvoir. Pourquoi le font-ils ? S’ils le faisaient pour les besoins de la compagnie, j’aurais pu comprendre. Mais connaissez- vous des personnes qui gravitent autour du pouvoir, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, et qui sont pour l’intérêt de la boîte ? Non ! 

Les relations entre le Chairman et le CEO d’Air Mauritius, ne sont souvent pas au beau fixe. Comment l’expliquez-vous?

On avait, avant, un régime à la française, avec un PDG à la tête de la compagnie. Ce dernier cumulait la fonction de CEO et de président du conseil d’administration. Soi-disant, pour une bonne gouvernance, il ont séparé les deux postes, à la manière des anglo-saxons. Mais à Maurice vous savez ce qui se passe, si le CEO et le chairman, sont nommés dans deux camps différents? Quand ils ont des clashs, c’est comme deux éléphants qui se battent. Et qui sont ceux qui vont être écrasés dans tout ça ? On a vu cela se produire à de nombreuses reprises. 

Le gouvernement doit voir ce qui est bon pour l’intérêt de la boîte et du pays.  Ce sont les biens de l’Etat, qui appartiennent à vous et à moi. Ce ne sont pas leurs biens personnels. Ils agissent comme-ci ceux-là les appartiennent. 

Comme solution, certains mettent en avant l’option de la privatisation. Qu’en pensez-vous?

Le lobby, ou l’option de la privatisation revient sur le tapis, pas par choix stratégique mais en raison du cinéma qui se déroule, c’est-à-dire toutes les compagnies qui sont gérées par l’Etat, sous tous les régimes, deviennent les biens personnels de ceux qui viennent au pouvoir. Ils traitent ces compagnies et leurs employés comme leurs propriétés personnelles. Cela nous renferme dans une fatalité. Est-ce qu’on est condamné à ça ?

Le dossier Air Mauritius est un dossier épineux pour le gouvernement. Ce dernier risque d’y laisser des plumes…

Maintenant que le vin est tiré, il faut le boire. On est dans une situation apocalyptique. Je ne suis pas en train de faire peur. Je suis réaliste, surtout quand je regarde ce qui se passe à l’extérieur. Cette incertitude ce n’est pas comme le “hedging” en 2008, où vous pouvez « buy time ». Cette fois-ci, si vous essayez de gagner du temps, on ne sait pas comment la situation va évoluer, parce que la pandémie s’aggrave.. 

Le “watershed meeting” aura lieu, mais d’ici cette réunion, il peut y avoir encore d’autres imprévues. Air Mauritius n’a pas d’entrées d’argent substantielles. Les décisions qui vont devoir être prises, feront mal. Elles auront un coût politique. N’importe quel gouvernement gèrera cela avec attention, parce que, si Air Mauritius ou des compagnies comme SBM, crashent, c’est le pouvoir qui va payer les frais. Je n’ai aucun doute dessus. 

Il y a des décisions très coûteuses qui ont été prises, mais est-ce que ces décisions ont été prises dans un ordre de priorité. Que ce soit en termes d’achats d’avions, de types d’avions, des routes que nous desservons….toutes ces décisions. Est-ce que qu’en période d’accalmie, on s’est posé la question de savoir ce qui se passerait dans le cas d’un « worst case scenario ». Non, on s’est dit que cela  n’arrive qu’aux autres, pas à nous. Aujourd’hui, on est complètement désemparé. Au Singapour par exemple, le pays ainsi que toutes les entités et les institutions sont gérées d’une façon à ce qu’ils se préparent pour le worst case scenario. 

Le “watershed meeting” a été renvoyé pour l’année prochaine. Quelles sont vos attentes de cette réunion?

Ils feront ce qu’on appelle un DOCA ou Deed of Company Arrangement pour transférer la compagnie au board. Mais quelle sera la stratégie du board, si on est dans le même scénario où les frontières sont fermées, ou que la situation s’aggrave. Actuellement, ils sont en train de diminuer les coûts. Quand on diminue les coûts, on tape sur ce qui est le plus facile. On réduit le nombre d’employés ou leurs acquis. 

Air Mauritius après le watershed meeting, est condamnée à retourner à l’époque où elle n’avait que deux 707, à redevenir petite et grandir. Car, le contexte international n’est pas propice. L’industrie touristique continuera à faire face aux mêmes problèmes. Les personnes à l’étranger ont aussi perdu leur travail. Leurs priorités ne sont plus les mêmes. La situation va certainement « pick up », mais cela ne se fera pas dans le court terme. L’incertitude est tellement énorme. Le watershed meeting ne sera qu’une formalité. Le challenge reste entier, car il n’y a pas suffisamment d’entrées d’argent.