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Jean Daniel Wong : « La communauté LGBTQIA ++ a toujours existé. Nous ne sommes pas nouveaux, nous avons toujours été là et nous le serons toujours »

Il a été président du Collectif Arc-En-Ciel (CAEC) pendant un temps, et aujourd’hui Jean Daniel Wong endosse le rôle de Directeur. Nommé il y a quelques mois seulement, le nouveau Manager du Collectif a tout un programme prévu pour mettre en avant les personnes LGBTQIA++. Dans cette interview avec Afm.media, il annonce ces projets, parle des lois en faveur ou contre cette communauté, insiste sur un cadre légal pour les discours haineux et s’exprime sur la « normalisation » de la culture queer ces dernières années…

Vous êtes le nouveau Directeur du Collectif Arc-En-Ciel. Quels sont les objectifs et missions que vous vous êtes fixés?

Je suis effectivement le nouveau directeur, mais je connais le collectif depuis sa création. J’étais à la présidence il y a quelques années et aujourd’hui je suis dans l’exécutif et l’opérationnel ; ce sont deux choses bien différentes. Je m’attèle à me reconnecter avec les ambitions du CAEC, à identifier les ressources que nous avons, à comprendre la direction que nous souhaitons prendre et à orienter le travail de l’association.

Il faut souligner que depuis ces dernières années, la société civile a beaucoup d’outils à disposition pour nous aider à réussir nos actions. Un de ces outils est le plaidoyer. Il faut donc engager l’État à reconnaître l’existence de la communauté LGBTQIA ++ pour faire bouger les choses pour plus d’inclusion à Maurice.

Depuis la création du Collectif, qui militait pour une reconnaissance de la communauté, et jusqu’à aujourd’hui, nous avons vu plusieurs changements. Il faut comprendre le contexte dans lequel nos actions vont être portées. La société mauricienne n’est pas complexe, mais il existe une fragilité par rapport à notre tissu social. Mais cela n’empêche pas que la communauté LGBTQIA ++ a sa place. Nous ne demandons pas d’être tolérés ou acceptés, mais nous refusons que notre place légitime soit enlevée. C’est pourquoi aujourd’hui, nous parlons beaucoup plus d’inclusion. C’est un combat qu’il faudra probablement mener au Collectif : il est important que la communauté mauricienne dans son ensemble change son regard sur la place qu’occupe les personnes LGBTQIA ++ dans la vie de tous les jours.

Peut-on s’attendre à de nouvelles campagnes de sensibilisation? Est-ce que la marche annuelle est prévue cette année?

Nous avons beaucoup réfléchi à ce sujet. S’il y a une chose que nous n’avons peut-être pas faite dans le passé, c’est prendre le temps de réfléchir et de s’engager avec la communauté pour voir ce qu’elle attend du Collectif Arc-En-Ciel. Il faut rappeler que le CAEC est l’association pionnière à Maurice pour les LGBT. Nous existons depuis 17 ans. Nous devons nous engager auprès de cette communauté pour savoir quelles sont ses attentes aujourd’hui.

Au niveau du Collectif, nous avons fait un plan stratégique avec l’aide de la communauté. Il y a eu malheureusement la Covid-19, ce qui fait que nous n’avons pas pu mettre en place les activités souhaitées. Le plan stratégique sera donc implémenté lors de ces deux prochaines années. Nous avons prévu pas mal d’activités, des groupes de discussion avec les personnes de la communauté, nous avons aussi prévu des colloques et des tables rondes, entre autres.

Quant à la marche annuelle, elle ne se tiendra pas non plus cette année en raison des restrictions sanitaires qui a priori sont étendues jusqu’à fin juin.

Nous savons que depuis la création du Collectif, le mois de juin est important pour la communauté et que chaque premier samedi de ce mois nous avons cette marche qui rassemble à Rose-Hill la communauté LGBT et ses alliés. C’est pourquoi nous allons quand même marquer le coup le samedi 4 juin avec d’autres événements. Les détails seront communiqués en temps et lieu, sachant que nous avons déjà tenu des réunions consultatives avec les volontaires, les membres du public et les associations partenaires qui nous accompagnent depuis le début.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples des événements à venir?

Par exemple, le 17 mai, Journée mondiale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie et aussi les 17 ans du Collectif — nous organisons une table ronde pour faire le bilan de ces dernières années dans la région. Cela nous permettra de voir comment on peut s’en inspirer pour aller de l’avant.

Ce sera là un travail de plaidoyer politique parce qu’il est nécessaire d’avoir une société avec un cadre bien posé. Nous sommes conscients que l’Ile Maurice est une jeune nation de 54 ans et une première République depuis 30 ans ce qui fait qu’on est assez conservateur dans notre approche et les choses prennent plus de temps. Mais en même temps, nous sommes une île du sud qui s’inspire beaucoup de ce qui se passe au nord. Cette table ronde servira à aborder divers sujets sur l’orientation sexuelle, l’identité de genre, l’expression de genre aussi et tout ce qui touche aux caractéristiques sexuelles. Cela va nous donner aussi plus de visibilité et plus d’évidences pour cadrer nos actions en parallèle.

Qu’en est-il des droits LGBT à Maurice? Est-ce qu’il y a eu une évolution depuis ces derniers 17 ans?

Oui il y a définitivement eu une évolution. En 2008, par exemple, il y a eu l’Equal Opportunity Act qui a été voté à l’Assemblée nationale et qui est quand même très progressiste ; il prévoit, par exemple, une Commission afin d’éviter que les personnes subissent des discriminations par rapport à leur orientation sexuelle. Dans cette même période, il y a eu aussi le Workers’ Rights Act où la loi protège contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle. C’était la première fois qu’il y avait deux textes de lois qui protégeaient en ce sens. C’était une belle avancée !

Par contre, on s’est malheureusement arrêté en si bon chemin, puisque depuis il n’y a rien d’autre… Toutefois, il y a le Gender Equality Bill qui est en préparation. La société civile a quand même une chance à Maurice de participer aux consultations avec différents ministères lorsqu’il s’agit de voter ou de revoir les lois. Nous attendons que les consultations aient lieu avec le ministère concerné parce qu’il faut reconnaître que nous avons une communauté trans identitaire ou de genre à Maurice qui a besoin d’être entendue. Il devrait donc y avoir des avancements dans ce sens.

Restons-en aux lois. Y a-t-il toujours des lois pénalisantes pour la communauté LGBTQIA++ à Maurice?

Je tiens à préciser que l’homosexualité n’est pas illégale à Maurice ; elle n’est pas pénalisée à Maurice ! Cependant, nous avons un héritage colonial qui pèse lourd dans la balance puisqu’une pratique sexuelle intrinsèquement liée aux homosexuels et bisexuels masculins de la communauté, soit la sodomie, est toujours criminalisée et pénalisée. Il y a toutefois trois actions différentes actuellement pour contester cette loi, et le Collectif fait partie d’une de ces actions pour la faire abroger.

Autre point important, c’est le « hate speech ». Malheureusement, les discours haineux n’ont pas de poids dans notre Code pénal. C’est un travail de plaidoyer qu’il va falloir mener. À ce jour, cet acte n’est toujours pas pénalisé et criminalisé ici. C’est un problème majeur chez nous. Dans notre jargon et dans la langue créole, il y a certaines expressions qui prennent la forme de « hate speech » ; ces termes sortent naturellement de la bouche des gens. Il faut faire prendre conscience que ce ne sont pas des termes à utiliser ; il ne faut pas banaliser ces expressions qui visent une catégorie de la société et qui pénalisent une personne en particulier. On ne pourra pas avancer si on banalise ces termes blessants.

Le discours haineux peut être déclenché à partir d’une plaisanterie ou de manière péjorative dans son intention. Il faut faire attention parce qu’on ne sait pas comment il sera perçu par la personne en face. Il faut faire prendre conscience de ces « petites » choses, ce n’est que comme ça qu’on pourra évoluer. Nous ne pouvons pas attendre qu’il y ait un changement de regard ou un changement de mentalité, si rien n’est fait pour revoir les termes utilisés…

Il est impératif de définir les discours haineux dans un cadre légal puisque cela engendre de la violence psychique et psychologique également… et ça « it’s a no go » !

Y a-t-il des cadres disponibles pour assurer la sécurité des personnes LGBT spécifiquement?

Non, il n’y a pas de cadre spécifique pour protéger les personnes LGBT. Cela reprend un peu les cas de « hate speech ». Il n’existe pas de cadre pour prévenir ce type de violences.

Aujourd’hui, si une personne est agressée en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre, elle n’aura recours qu’à ce qui est prévu dans la loi pour une agression physique uniquement. En même temps, je ne pense pas qu’il faudrait un cadre uniquement pour les LGBT, mais par contre, pour le discours haineux je dirais que c’est nécessaire !

En termes de sécurité à Maurice, je dois dire que j’ai foi dans nos institutions, dans notre force policière aussi. Je ne me lève pas chaque jour en remettant en question ma sécurité. Nous avons quand même une certaine liberté de parole et d’expression. Mais par rapport au « hate speech » ou aux personnes trans — qui ne sont même pas reconnues dans le cadre légal — cela peut laisser la porte ouverte à des agressions de tous genres.

Nous avons eu en 2018 un aperçu de violence, et la police a donné des consignes à ce moment-là de ne pas tenir la marche du Collectif ; oui là, il était question de sécurité. Mais dans la vie de tous les jours, je ne dirais pas que la sécurité d’une personne LGBT à Maurice est problématique.

En même temps, au sein de certaines familles, il y a de la violence psychologique, psychique, et voire physique. Là oui, la sécurité peut être mise en question… Il faut un cadre pour que ce type de violences ne soient pas permises.

Vous parlez de jeunes se trouvant dans des situations difficiles. Qu’est-ce qui est mis à disposition de ces jeunes, ou de toute personne LGBT, se trouvant dans cette situation de danger ou de violence?

Nous avons un numéro d’urgence au Collectif pour les membres de la communauté qui se sentent en danger sur leur lieu de travail, à l’école ou à la maison. Je parle d’école, parce que tout récemment nous avons eu un cas de harcèlement et de « bullying ».

Au Collectif Arc-En-Ciel, nous sommes dans l’accompagnement. Nous avons un conseiller légal à disposition, et nous avons aussi une psychologue disponible les trois premiers samedis du mois.

Quand il s’agit de mineur, malheureusement il nous faut les orienter vers les autorités concernées, car il faut l’accord des parents pour ce groupe. En plus, si ce sont ces parents qui rejettent leurs enfants ou qui sont les agresseurs, il faut l’intervention du CDU, etc. Je tiens à préciser que les jeunes en danger peuvent aussi se tourner vers d’autres associations existantes pour un « safe space ».

Ces dernières années, il y a une « normalisation » et une certaine acceptation des personnes queer grâce aux médias avec une représentation dans les séries et les films, entre autres. Qu’en pensez-vous?

Il faut comprendre que toute société est évolutive dans son ADN. La normalisation, ça dépend de quelles normes nous parlons… la société est cadrée et évolue avec des hétéronomes depuis de longues années…

Je préfère le terme naturel à celui de normalisation… Donc aujourd’hui, c’est une évolution naturelle que cette culture queer est vue et soit acceptée parce qu’elle contribue à faire avancer la société. Donc merci aux médias, merci à tout ce monde culturel, artistique, etc. de mettre en lumière cette communauté et cette culture queer qui regroupe toutes les communautés LGBTQIA++.

Il y a 20 ans, on ne voyait pas de thématique LGBT à Hollywood ou à Bollywood. Aujourd’hui, nous le voyons de plus en plus. Il y a plein de séries sur les plateformes parce que ce sont des plateformes qui évoluent avec leur temps et qui sont dans l’acceptation. Certes, elles sont là pour faire de l’argent et cible leurs audiences, mais cela permet de mettre en lumière toutes ces communautés minoritaires sous la ‘queer culture’. Tant mieux, parce que cela nous aide dans notre mission !

Cette représentation évidente ne diminue-t-elle pas le militantisme de cette jeunesse queer par rapport à la lutte que les autres personnes LGBT ont dû mener et mènent toujours?

Il faut se poser les bonnes questions par rapport au militantisme. Est-ce que le militantisme a toujours sa raison d’être ? Je pense que oui. Le militantisme peut être en déclinaison ces derniers temps, mais il fait comprendre que c’est par nous, à travers nous, avec nous et pour nous que nous devons remettre les choses en place. La communauté doit profiter de cette visibilité de la culture queer pour faire avancer les choses.

Comparativement à quelques années où on était « in the closet », aujourd’hui le fait d’avoir la culture queer dans le mainstream n’est pas une banalisation, mais au contraire une opportunité à saisir pour se mettre en avant pour contribuer à la lutte.

Cette évolution de la société et de la culture queer, a aussi étendu le sigle LGBT à LGBTQIA ++. Est-ce que c’est nécessaire, selon vous, d’avoir toutes ces désignations?

Bien sûr que c’est important parce que ce sont des minorités qui n’ont jamais eu la possibilité de dire « nous existons ». Donc aujourd’hui oui, toutes les lettres de l’alphabet peuvent référer à l’orientation sexuelle ou à l’identité du genre. C’est très important. Pendant des années, ces minorités n’ont pas pu faire entendre leur voix, n’ont pas eu droit à la parole. Il faut que ces minorités puissent être vues, et être comprises aussi.

C’est très important parce que nous avons été pendant longtemps sous les normes d’une seule lettre, soit la lettre « H » pour hétéro, donc sous des hétéronomes. Aujourd’hui, il faut composer avec notre contribution pour faire évoluer la société.

Un mot de la fin…

La communauté LGBTQIA ++ a toujours existé. Nous ne sommes pas nouveaux, nous avons toujours été là et nous le serons toujours. Il faut nous inclure. Il faut nous laisser la place que nous occupons déjà… parce que nous occupons une place en tant qu’être humain à la base, nous sommes nés libres et égaux en droit. Il faut avancer dans l’égalité, dans la diversité de cette communauté et l’inclure.

Donnez-nous les moyens d’être là afin d’aller vers cette inclusion dans toute notre diversité !

Le Collectif Arc en Ciel existe et milite pour la communauté LGBTQIA ++ ; nous sommes là pour vous et c’est ensemble que nous pourrons avancer. N’hésitez pas à vous tourner vers nous, et nous ne manquerons pas de venir vers vous pour savoir dans quelle direction prendre et quelles sont vos attentes.